Elio Di Rupo s'est vu, il y a peu, confier la mission de formateur par le Souverain. Mission périlleuse s'il en est, tant les antagonismes entre les partenaires potentiels d'une future coalition gouvernementale sont nombreux et ne semblent pas de nature à pouvoir être rapprochés.
Dans un même temps, le sentiment nationaliste fait tache d'huile en Flandre et se transforme à vitesse accélérée en ce que tu as appelé, il y a quelques jours, sur les antennes de la Une, « un nationalisme revanchard » engendrant un sentiment de haine de plus en plus perceptible entre les deux grandes communautés.
Alors la situation est-elle grave ou désespérée?
Il nous fallait l'avis d'un spécialiste en la matière. Voilà pourquoi nous avons le plaisir d'accueillir un véritable docteur puisque notre orateur de ce soir, Paul Magnette, avant d'être le ministre énergique que nous connaissons, est Docteur en Sciences politiques et Directeur de l'Institut des Sciences européennes de l'ULB. C'est donc autant au diagnostic du scientifique qu'à l'avis du politique que nous nous remettrons dans quelques minutes.
Je ne me livrerai pas à une apologie de notre invité et me contenterai de souligner quelques éléments de nature à éclairer, Cher Paul, ton parcours intellectuel et politique.
Rappelons tout d'abord que tu es né en 1971 à Louvain, où plutôt devrais-je dire à Leuven, à un moment où les étudiants francophones de la plus vieille université du pays pliaient leurs bagages pour le plateau de Lauzelle, en Brabant wallon, et le site de Woluwé puisque trois années auparavant, ceux-ci avaient été chassés des auditoires locaux suite au « Walen buiten ».
Ton cursus universitaire se fait à l'ULB où tu étudies les sciences politiques et te conduit à Cambridge en 94 et 95. Tu reviens après à Bruxelles où tu rédiges ta thèse de doctorat dont le titre s'intitule Citoyenneté et construction européenne avant d'y enseigner.
En 2000, tu partages, avec Éric Remacle, la plus haute distinction scientifique belge, le prix Francqui qui est accordé à un scientifique belge ayant apporté à la science une contribution importante, succédant à des noms aussi prestigieux qu'Henri Pirenne, Georges Lemaître, Ilya Prigogine, Christian de Duve, Chaïm Perelman, Georges Thinès ou Pierre Macq.
En 2004, tu reçois le prix Jean Rey, cette grande figure politique wallonne et européenne qui se prononça, dès 1947, pour la transformation de la Belgique en État fédéral et qui fut, vingt ans plus tard, le premier président de la Commission européenne.
Scientifique et homme de lettres, tu publies régulièrement des articles et des ouvrages sur la construction et la citoyenneté européenne jusqu'au moment où, d'observateur de la scène politique, tu deviens acteur.
Je ne peux donc passer sous silence ton extraordinaire parcours politique qui fait de toi, avec Elio Di Rupo et Rudy Demotte, l'un des membres de la triade capitoline socialiste hainuyère et dont chaque mot, chaque phrase, chaque expression sont analysés et commentés par les éditorialistes et autres journalistes spécialisés de la vie politique belge.
Je me contenterai de revenir sur deux phrases que tu as prononcées il y a quelques mois : « Si la N-VA considère sa note comme son offre minimum ou à peine négociable, alors il n’y aura pas d’accord. Je pense qu’on aura un jour un accord car il n’y a pas d’autre issue ». Leur pertinence les rend plus que jamais hyperactuelles car la N-VA demeure une énigme.
Dans ton dernier ouvrage Grandeur et misère de l'idée nationale qui décortique la poussée actuelle des mouvements nationalistes un peu partout en Europe, tu accordes une place substantielle à la N-VA que tu distingues de la plupart des partis nationalistes européens ouvertement xénophobes. Mais ce nationalisme n'est-il pas en train de se muer et de se radicaliser ?
La N-VA dénonce la « francisation rampante » des communes flamandes autour de Bruxelles. Elle exige ainsi que le gouvernement flamand mette fin « à toutes les formes de laxisme linguistique ». C’est là un travail de fond qui sent l’épuration, qui balkanise... Il est vrai qu'à la N-VA on apprécie les bonnes grosses déclarations viriles. Ça galvanise les troupes !
Et pour ça, ils viennent de faire une recrue de choc: l’avocat Vic Van Aelst. Une diva du barreau flamand. Un avocat ancien modèle qui met des trémolos dans ses phrases. À peine arrivé à la N-VA, il propose la suppression des cours de français en Flandre. Bien vu ça obligera les Wallons à apprendre le néerlandais ! Mais, paradoxalement, alors que les femmes et les hommes politiques francophones font de réels efforts pour s'exprimer dans la langue de Vondel, il s'en prend à Elio Di Rupo, Laurette Onkelinx et Joëlle Milquet les accusant de violer sa « moedertaal » en agressant ses oreilles ! La semaine dernière, il progresse encore dans l'outrance: « Depuis 180 ans, les francophones nous traitent de gens médiocres! Durant 180 ans, les Flamands se sont laissé abuser! Les francophones sont solidaires sur un point: plumer la Flandre, qu’ils considèrent toujours comme une colonie! Que ces Wallons aujourd’hui fauchés périssent par où ils ont péché: le porte-monnaie ! »
Ce type de propos en rappelle d'autres, en d'autres temps, en d'autres lieux !
Jacques Gobert
Bourgmestre de La Louvière |